Liberation Irlande, 16 December 2012

Au moment de la sortie du rapport, attendu depuis si longtemps, sur l’assassinat de Pat Finucane, qui avait été tué par balles sous les yeux de sa famille à son domicile de Belfast-Nord en 1989, le premier ministre britannique David Cameron a dit être « profondément désolé » de tout cet incident. Il a en outre confirmé les conclusions de la commission d’enquête au sujet de Pat Finucane, mise sur pied l’année dernière par le secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord, selon lesquelles « des agents de l’Etat » avaient été impliqués dans l’assassinat de Finucane. En effet, le rapport explique que des « employés de l’Etat ont joué un rôle décisif » dans ce meurtre, en procurant assistance et renseignements à laUlster Defence Association (UDA) qui a tiré sur la détente dans la maison de Finucane. Et qu’après le meurtre, des membres de l’Armée Britannique et du Royal Ulster Constabulary (RUC) [la police des 6 comtés, l’ancêtre du PSNI] ont menti aux enquêteurs, « dans un effort systématique d’obstruction des procédures judiciaires ».

L’emploi du mot « choquant » par Cameron a dégouliné dans tous les médias. Bien que le rapport de la commission d’enquête sur l’assassinat de Finucane puisse être perturbant à la lecture, car il souligne le rôle sordide de l’Etat britannique dans le meurtre de cet homme considéré comme un gêneur, est-ce réellement choquant? Le fait que les services de sécurité britanniques aient pratiqué la collusion avec les paramilitaires loyalistes, est un fait avéré et bien connu, au moins de ceux qui ont lu davantage que les gros titres lors du conflit en Irlande du Nord entre 1969 et 1994. Et certaines familles de gens assassinés par des loyalistes, dont la famille Finucane, ont exigé des enquêtes depuis des lustres. Dans les années 1980 et 1990, des journalistes radicaux, en Irlande en général, mais aussi quelques uns en Grande-Bretagne, ont fréquemment enregistré et dénoncé des faits de collusion entre l’Etat britannique et les escadrons de la mort loyalistes. Cependant, à l’époque, dans les milieux institutionnels, personne ne voulait entendre parler de ces choses, et encore moins lancer une commission d’enquête avec le soutien du premier ministre pour répondre aux plaintes des victimes et écrire un rapport « choquant » là-dessus.

Qu’est-ce qui a changé? Pourquoi la collusion devient-elle une question explosive 25 ans après l’événement? Il ne s’agit pas tellement de faire la vérité sur le conflit en Irlande du Nord, ou d’exercer la justice sur ceux qui ont terrorisé certaines communautés. Non, ces révélations sont mieux comprises si on les considèrent comme une thérapie pour l’Etat britannique. il s’agit, pour ces éléments britanniques, d’admettre certains méfaits en Irlande du Nord sans mettre en cause l’Etat tout entier. Le but ultime est d’apaiser le côté républicain dans l’Irlande du Nord contemporaine en le persuadant que ses griefs sont pris au sérieux. Nous voulons dire par là que les commissions d’enquête sur la collusion visent en grande partie à maintenir le processus de paix sur les rails et à relever, non pas rabaisser, l’autorité morale vacillante des autorités britanniques et leur prétention à l’impartialité dans la Nouvelle Irlande du Nord.

La collusion : un phénomène massif

Les observateurs félicitent Cameron et les auteurs du rapport Finucane pour leur bonne foi. De même, en 2007, quand la responsable de l’inspection générale des services avait publié un rapport détaillé sur la collusion entre agents de l’Etat et tueurs loyalistes à Belfast-Nord dans les années 1980 et 1990, elle avait été définie comme une « héroïne » dans les journaux de gauche à grand tirage. The Guardian avait écrit : « Il ne faut pas sous-estimé le courage moral de cette femme de loi ». En vérité, il n’y a rien de courageux dans le fait d’étudier soigneusement l’historique ces cas de collusion, qui avaient été ignoré activement par les autorités et par les médias à l’époque des faits. Qui plus est, le rapport sur Finucane et le rapport de 2007 sur Belfast-Nord représentent des enquêtes partielles et étroites sur le phénomène de la collusion. Ils donnent l’impression que la collusion entre l’Etat et les tueurs loyalistes n’aurait été le fait que de « mauvais éléments » au sein des forces de sécurité britanniques, qui à part ça joueraient sans malice leur rôle de gardiennes de la paix, alors qu’en réalité la collusion était un phénomène massif. Loin d’être une aberration, les actions des paramilitaires loyalistes – qui consistaient en majorité en des attaques ethno-confessionnelles [‘sectarian’] contre des catholiques, et à l’occasion contre des membres de Sinn Féin et de l’IRA – étaient une des facettes de l’occupation brutale de l’Irlande du Nord par la Grande-Bretagne.

La collusion revêtit de nombreuses formes, qui est allée de la tolérance pour les activités loyalistes à l’encouragement et à la direction de celles-ci. Un document de renseignement militaire datant de 1973 estimait que 5 à 15% des soldats de l’Ulster Defence Regiment(UDR), un régiment d’infanterie locale de l’armée britannique, étaient liés aux paramilitaires loyalistes, et que « la meilleure source d’approvisionnement en armes des groupes protestants, et la seule en ce qui concerne armes modernes, est l’UDR ». Bref, une section de l’armée britannique armait les paramilitaires loyalistes. De plus, le gouvernement britannique savait que plus de 200 armes avaient transité de l’UDR vers les paramilitaires loyalistes, armes qui étaient utilisées dans les assassinats de civils catholiques.

La Ulster Defence Association (UDA), qui a tué Finucane, avait reçu du RUC et de l’armée britannique des fiches de renseignement sur des républicains irlandais et sur des civils catholiques qui assistaient ces derniers. Pendant le conflit, les paramilitaires ont tué 864 civils, catholiques dans leur très grande majorité. L’UDA a tué 112 personnes, dont la plupart étaient des civils catholiques tués dans des séances de tirs à vue (Parmi leurs victimes, 78 étaient des civils, 29 étaient d’autres paramilitaires loyalistes, 3 étaient des membres des forces de sécurité, et 2 des militants républicains). Comme le montre Peter Taylor dans son livre Loyalists daté de 2000, un certain nombre de ces attaques a été mené avec l’assistance ou la complicité de l’armée britannique et-ou du RUC.

Le meurtre de Finucane appartient à cette catégorie. Mené par l’UDA et son aile armée les Ulster Freedom Fighters, le meurtre a été rendu possible grâce aux armes et aux renseignements fournis par l’Etat. Le responsable logistique de l’UDA était employé par le RUC à l’époque du meurtre de Finucane, avocat qui avait défendu des personnes de l’IRA dans les tribunaux. Brian Nelson est un autre agent de l’armée britannique et de l’UDA qui avait compilé un dossier sur les mouvements de Finucane. L’enquête de Stevens sur la collusion qui parcourt les années 1990 jusqu’ à l’année 2003, montre que « l’UDA avait accès à un grand nombre de dossiers des services de sécurité concernant les républicains », dont le dossier sur Finucane.

Une des expressions les plus visible de collusion eut lieu en 1974, lors de la grève duUlster Workers’ Council (UWC). Cette grève était appelée par les groupes loyalistes, pour protester contre l’accord de Sunningdale, qui prévoyait d’attribuer aux nationalistes une représentation dans un gouvernement autonomique restitué avec partage de pouvoir en Irlande du Nord. L’armée britannique refusa de briser la grève, exprimant ainsi son soutien implicite aux grévistes et à leur but. Cet acte de collusion provoqua l’avortement de l’exécutif nord-irlandais avec partage de pouvoir.

Au-delà du fait d’armer et de diriger les paramilitaires loyalistes, existait aussi une complicité quotidienne entre les forces de sécurité et les loyalistes. Par exemple, beaucoup de familles de gens tués par les loyalistes ont demandé comment les voitures des assassins avaient pu entrer dans les quartiers catholiques d’Irlande du Nord – quartiers qui étaient le plus souvent lourdement ceinturés de barrières et de check-points, et surveillés 7 jours sur 7 et 24h sur 24 par les caméras de l’armée et de la police – puis tuer quelques civils et enfin s’en aller en voiture. Même les bouchers de Shankill, le gang loyaliste le plus barbare, semblent avoir bénéficié d’une politique de bienveillance de la part des forces de sécurité. Les bouchers ont tué 19 personnes au début et au milieu des années 1970. Il kidnappaient des civils catholiques dans un black taxi et les emmenaient dans des garages, où ils les attachaient à des cordes et tailladaient leurs corps avec diverses lames « un peu à la manière d’un sculpteur qui découpe des tranches de bois ou de pierre ». Une de leurs victimes avait sur son corps 147 blessures au couteau. Il est dit qu’une autre avait fini par dire, au bout de plusieurs heures de torture sadique : « S’il vous plaît, tuez-moi ».

Comme le remarque Martin Dillon dans son livre The Shankill Butchers: A Case Study in Mass Murder (1989) : tous ces événements se sont produits dans des quartiers où l’activité du RUC et de l’armée était très dense, où les exploits des bouchers étaient bien connus et commentés, car les bouchers ne cachaient pas leurs activités, mais faisaient à chaque fois un petit tour routinier pour se « vanter de leurs meurtres ». Ce n’est qu’en 1979 que certains bouchers furent mis en examen. (Lenny Murphy, leur fameux leader, fut assassiné par l’IRA en 1982).

Armer les paramilitaires loyalistes, encourager directement les tueurs de l’UDA à cibler des sympathisants républicains, tolérer la torture sadique et les séances de tir à vue sur les catholiques : comme on le voit, la collusion entre l’Etat et les loyalistes était profonde. Les paramilitaires loyalistes étaient en effet les alliés des services britanniques et du RUC, qui les considéraient comme d’utiles chiens d’attaque pour mener la guerre aux républicains irlandais et terroriser les zones catholiques et républicaines. En même temps, il y avait des tensions entre les forces de sécurité britanniques et les loyalistes. Les Britanniques méprisaient fort les loyalistes, et auraient préféré ne pas travailler avec eux. Evidemment, les autorités arrêtaient et emprisonnaient les paramilitaires loyalistes pendant un certain temps, ce qui permettait de défendre l’idée que la Grande-Bretagne était un arbitre neutre dans un conflit « oeil pour eil » entre deux groupes d’Irlandais fous : les loyalistes d’une part, les républicains de l’autre. Mais malgré l’antagonisme naturel entre la Grande-Bretagne et les escadrons de la mort loyalistes, et malgré les emprisonnements occasionnels de membres de ces groupes, la réalité massive de la collusion montre que le conflit en Irlande du nord était loin d’être un conflit religieux ou communautaire entre des protestants et des catholiques, mais bien plutôt un conflit entre les forces de l’Etat britannique et de leurs alliés loyalistes d’une part, et les républicains irlandais d’autre part. C’était une guerre nationale, dans laquelle les tueurs loyalistes ont joué le rôle d’agents terrorisants, assistés par l’Etat, chez les catholiques et les républicains.

Chiens d’attaque

La plus grande partie des commentaires médiatiques au sujet des enquêtes officielles sur le paramilitarisme loyaliste a tout faux. Ils affirment que c’est que c’est l’association insensée des forces de sécurité avec les loyalistes qui a provoqué le conflit. En d’autres termes, que c’est la soif de sang des groupes comme l’UDA qui aurait été le moteur de la violence en Irlande du Nord, et que la Grande-Bretagne aurait été plus avisée de ne pas hausser les épaules à la vue de ces charlatans meurtriers. Comme le dit un commentateur : « l’Etat a sponsorisé des escadrons de la mort pendant dans années en Irlande du Nord, et cette collusion a prolongé la guerre. » En vérité, ce sont ces escadrons de la mort loyalistes qui étaient des brigades de la Grande-Bretagne dans sa guerre contre l’IRA et dans son occupation de l’Irlande du Nord, et non pas l’inverse. Les loyalistes étaient des alliés, parfois utiles, parfois moins, dans une occupation militaire beaucoup plus large, menée par l’armée britannique, l’armée locale et la police.

C’est pour cette raison que les accusations de collusion ont été vigoureusement réprimées dans le passé. Les politiciens et journalistes britanniques peuvent bien aujourd’hui dodeliner de la tête solennellement quand ils entendent parler de collusion, mais où étaient-ils il y a 25 ou 30 ans, quand la collusion avait lieu et quand les familles catholiques et républicaines tentaient de faire connaître et de dénoncer le problème? A cette époque, parler de collusion pouvait vous attirer de gros ennuis. En 1991, l’équipe de l’émission ‘Dispatches’, sur la chaîne de télévision Channel 4, fit un reportage qui révélait l’étendue de la collusion entre les paramilitaires loyalistes et des policiers du RUC. Le responsable de l’émission fut arrêté lors d’un raid matinal et mis en examen sous le régime des lois anti-terroristes, avec restriction de ses droits, et Channel 4 reçut une lourde amende. Au début des années 1990, l’équipe d’enquêteurs autour du juge Stevens tenta d’arrêter Brian Nelson et d’autres, pour activité d’agent double au sein de l’armée et de groupes loyalistes. Mais leur QG fut détruit par le feu, après que les détecteurs de fumée eussent été neutralisés. Ceci permit à Nelson de quitter l’Irlande du Nord. L’opinion répandue est que ce sont des éléments de l’armée britannique qui ont provoqué l’incendie.

Mais comment a-t-on pu passer de cette situation où toute accusation de collusion rencontrait la censure et l’incendie, à celle qui voit un premier ministre la déplorer avec force gestes de regret au milieu des vivats des journalistes?

C’est un sous-produit de la fin du conflit en Irlande du Nord, et une tentative des autorités britanniques de regagner là-bas une certaine autorité morale. Pendant les « Troubles », les débats ou les désaccords sur des sujets comme la collusion étaient refoulés, puisque, comme dans tout conflit, les divergences d’opinion au sujet des tactiques militaires qui pouvaient exister entre hauts-gradés, juges, soldats, politiciens ou « boeuf-carottes », étaient réglées à huis-clos. La menace que l’IRA portait à la stabilité du Royaume-Uni forçait l’establishment britannique à serrer les rangs face à son ennemi commun et à régler ses problèmes en interne. C’est la raison pour laquelle la question de l’Irlande du Nord a été une des questions où les deux partis au parlement se sont accordés. Du point de vue des autorités, il aurait été impensable de mener ou de permettre un débat politique sur les tactiques non-conventionnelles de la guerre, comme la collusion. Si cela impliquait la censure contre toute critique désagréable, et même l’emploi de la menace et de l’attaque contre des commissions d’enquête officielles, eh bien qu’il en soit ainsi.

C’est la fin du conflit en 1994 – en l’absence de l’IRA, l’ennemi commun, qui rappelait aux autorités britanniques ce contre quoi elles luttaient toutes, qui provoqua les premières fissures sérieuses dans l’establishment, au sujet de l’Irlande du Nord. Le conflit perdant en intensité, les débats qui n’existaient jadis qu’en privé émergèrent à la vue de tous. L’équipe du juge Stevens reprit en 1993 son enquête sur la collusion, au moment de l’émergence du processus de paix, et l’enquête sur le Bloody Sunday, où 14 manifestants non armés furent tués à Derry par l’armée britannique en 1972, commença en 1997 (pour finir par délivrer son rapport en 2010), alors que le processus de paix prenait vraiment forme. Ces querelles publiques sur le rôle de la police et des politiciens dans ces actions qui sont les plus controversées de l’Etat britannique depuis plus de 40 ans montrent bien à quel point il est aujourd’hui difficile pour les autorités de s’accorder sur une ligne, et le problème qu’ils ont de justifier leurs actions passées visant à préserver l’intégrité de leur royaume contre ses ennemis.

En même temps, la discussion de ces événements passés est aussi devenue une sorte de thérapie pour l’Etat britannique. Les ministres se servent des révélations concernant des choses comme le Bloody Sunday ou la collusion pour confesser que certes, de vilaines choses ont été faites dans le passé, mais qu’aujourd’hui il faut dépasser cela et aller de l’avant tous ensemble. Au moyen d’un processus d’auto-flagellation en ce qui concerne ses actions passées en Irlande du Nord, l’Etat britannique moderne cherche à démontrer au côté républicain, qui siège au gouvernement de la Nouvelle Irlande du Nord, qu’il prend au sérieux ses douleurs historiques. Pour résumer, se tourmenter ainsi au sujet du passé est essentiellement un moyen de restaurer l’autorité morale de l’Etat britannique dans le présent, en démontrant son dégoût envers les actions des « mauvais éléments » d’hier, et sa volonté de s’assurer qu’aucune communauté de l’Irlande du Nord moderne ne se sente maltraitée.

Le résultat est d’une part un débat vide sur le passé, où la question fondamentale du responsable du conflit est éludée, et d’autre part une vision a-critique du présent, où l’autorité de l’Etat britannique en Irlande du Nord est jugée en fonction des gestes qu’il fait pour les communautés « blessées », non en fonction de sa politique ou de sa perspective, ou, évidemment, de sa légitimité. De même qu’autrefois la collusion était un produit de la division et de la domination non-démocratiques de l’Irlande par la Grande-Bretagne, de même aujourd’hui les révélations de collusion sont utilisées pour consolider les nouvelles formes de gouvernance sous-démocratiques de l’Irlande du Nord par la Grande-Bretagne.

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